Grimpette surprise: Une histoire bonus d’Embrasse ma hache
Beckett – Septembre suivant
Comment est-il possible que l’homme que j’aime se retrouve à quatre mètres cinquante de hauteur dans un chêne de Whether Street sans m’en avoir parlé…
Encore une fois ?
— Griffin, chéri ! Mon amour de ma vie, ma douceur infinie… Bordel, qu’est-ce que tu fabriques encore ?
Je lève les yeux vers lui à travers les branches feuillues et j’ai du mal à croire ce que je vois. Attends une seconde… t’es à poil ?
Un sifflement admiratif retentit quelque part derrière moi, et je réalise que Griffin a déjà attiré tout un public.
— Et comment ! lance Ruby du restaurant, installée sur une chaise qu’elle a traînée sur le trottoir pour profiter du spectacle au premier rang.
— Bébé !
Je l’appelle à nouveau, remarquant la corde tendue à travers la rue depuis l’arbre d’en face, où la moitié de la banderole est déjà correctement accrochée. L’autre moitié, qui dit « Rejoignez-nous pour le Brine de Winsome ! Sautez sur l’occasion de devenir Roi des cornichons », trempe lamentablement dans une flaque d’eau.
— Je t’avais proposé d’accrocher ton panneau demain matin avec la nacelle ! Pourquoi tu ne m’as pas attendu ?
Griffin, qui chevauche une branche avec une stabilité toute relative, se décale un peu plus pour pouvoir m’apercevoir entre les feuilles. Et effectivement, lorsque j’arrive enfin à distinguer sa silhouette entre les couleurs changeantes de l’automne, je réalise qu’il est bel et bien torse nu. Heureusement, cette fois, son pantalon est toujours là.
— Parce que je savais que je pouvais le faire moi-même ! s’écrie-t-il. Quand on sort assez longtemps avec un bûcheron, les bûches finissent par faire partie de ton ADN. Ça s’appelle l’osmose spirituelle. Demande à Milo.
Je secoue la tête. Mon bien-aimé n’a clairement rien d’un homme de science. Son meilleur ami non plus, d’ailleurs.
— Et il me semble qu’il te manque quelques vêtements, dis-je. T’as une explication, peut-être ?
Ry Marek s’approche et se penche vers moi comme s’il allait me confier un secret.
— Je crois qu’une branche lui a arraché son pantalon.
— Mais il porte un pantalon.
Je grogne presque mais, cette fois, les mots ne sortent pas, et heureusement.
J’aimerais beaucoup que Ry et Ruby arrêtent de regarder mon copain comme s’ils regrettaient justement qu’il en porte un.
— En réalité, j’aimerais beaucoup m’expliquer, m’assure Griffin. E-et je vais le faire. Mais… peut-être pas tout de suite ? Je suis un peu occupé là-haut.
— Occupé. Je vois.
Je remarque que la corde pend mollement, comme s’il l’avait laissée tomber quelque part pendant l’ascension.
— À faire quoi, exactement ? je demande, tout en étant presque certain de ne pas vouloir connaître la réponse.
— Eh bien… Griffin repasse la tête entre les feuilles. Est-ce que tu me croirais si je te disais que j’essayais de te séduire pour que tu montes me rejoindre et qu’on commémore notre premier baiser ? Que tout ça était une, euh… stratégie pour remettre un peu de romantisme dans notre relation ?
J’éclate de rire en repensant aux fleurs sauvages qu’il m’a cueillies pendant sa randonnée il y a quelques semaines, à nos slow improvisés dans la cuisine pendant que le dîner mijote, à la façon dont son visage s’adoucit parfois quand il me regarde en croyant que je ne m’en rends pas compte.
Non, le romantisme n’a jamais été un problème entre nous. Il m’a fallu moins de deux semaines pour tomber amoureux de cet homme, et chaque jour passé avec lui ne fait que renforcer mes sentiments.
Mais avant même que je puisse répondre quoi que ce soit, une voix s’élève derrière moi dans la foule, dans un faux chuchotement parfaitement audible :
— Ooooh, mince alors. Encore un Axford avec des problèmes de couple.
— Nous n’avons pas…
— Franchement, ça ne m’étonnerait même pas, intervient une voix qui ressemble étrangement à celle de mon frère fouine-merde. Je veux dire… quand un homme grimpe torse nu dans un arbre, ça ressemble clairement à un appel de détresse.
— Holden ! s’étouffe Griffin derrière le feuillage. Retire ça tout de suite !
— Oh, c’est tellement triste, dit Posy en levant une main pour se protéger les yeux du soleil et regarder vers les branches. Mais en même temps, ça ne me surprend pas. Je veux dire, ils n’habitent même pas encore ensemble. Raisa et moi, on a emménagé ensemble après à peine deux semaines, et six mois plus tard on était mariées.
— Chérie, lui fait remarquer quelqu’un d’autre, vous êtes lesbiennes.
— C’est vrai, reconnaît Posy d’un ton pensif. Mais quand même. Ça fait presque un an qu’ils sont ensemble et ils n’ont toujours rien officialisé.
Okey retire ses lunettes pour les nettoyer.
— Vous savez, j’ai lu un livre là-dessus une fois. Sauf qu’il y avait un pompier et un pyromane qui n’était pas vraiment un pyromane…
— Ooooh, je l’ai lu aussi, celui-là, intervient Ada à l’attention de la foule. Ultra brûlant, et je ne parle pas des incendies.
— Mais dans le livre, les gars ont officiellement emménagé ensemble assez vite, ajoute Okey d’un air triste. C’est pas très bon signe pour ces deux-là.
— Quand Milo était ici cet été, Griffin passait toutes ses nuits chez Beckett, affirme Ruby avec assurance en me pointant du doigt. Ils étaient collés l’un à l’autre. Impossible qu’ils aient des problèmes.
Je ne sais pas trop ce que je pense du fait que Ruby soit au courant de ça alors que Griffin et moi n’habitons absolument pas près de chez elle, mais j’apprécie qu’elle prenne notre défense.
— Nous n’avons absolument aucun problème ! crie Griffin avec indignation. Beckett Axford est le sirop d’érable de mes pancakes. Le rhum de mon baba au rhum. La cerise sur ma grosse bûche glacée !
Je gémis intérieurement.
— Cette dernière phrase ira directement sur la carte de Noël de la famille Axford, annonce Holden avec délice.
Je lui lance un regard noir.
— Pour ton information, Holden Axford, Beckett et moi sommes follement amoureux ! hurle Griffin, furieux. Chaque fichu jour à ses côtés est un bonheur absolu et je n’ai jamais été aussi heureux de toute ma putain de vie !
— Ça n’a pourtant pas l’air très joyeux, remarque Madame Chen de la poste avec inquiétude.
— Il est juste coincé dans un arbre, je souligne, ma patience désormais réduite à néant. Sérieusement, est-ce qu’on peut se concentrer sur la crise immédiate ?
— Euh… Beck ? appelle Griffin.
Il y a quelque chose de différent dans sa voix cette fois. Moins de colère. Plus de… nervosité.
— Je peux te poser une question ?
— Oh mon Dieu, souffle quelqu’un dans un murmure dramatique. C’est vraiment en train d’arriver ?
— Je suis tellement contente d’être aux premières loges, dit Ruby en se frottant les mains.
— Appelez Vivian ! s’exclame Madame Chen. Si elle rate la demande en mariage, elle ne nous le pardonnera jamais…
— Mais non enfin, je ne suis pas encore en train de faire ma demande, bon sang ! crie Griffin.
— Paas eencoore, chante Holden, étirant le mot tout en levant les sourcils dans ma direction.
— Pas encore ? répète Okey avec excitation. Il a dit maintenant ?
— Il a dit pas encore ! confirme Ada, ravie. Elle balaie la foule du regard. Qui avait parié sur septembre ?
Je me pince l’arête du nez.
— Bébé, c’était quoi ta question ? Tu veux que j’aille chercher la nacelle, ou…
— Non ! me coupe-t-il aussitôt. Non, le moteur risquerait d’être effrayant pour… certaines raisons. Mais peut-être que tu pourrais grimper jusqu’ici et m’aider à redescendre ?
Merde. La façon dont il le dit, avec cette douceur et cette légère vulnérabilité dans la voix, me touche autant aujourd’hui que la première fois. Griffin s’est beaucoup amélioré pour demander de l’aide depuis qu’on est ensemble, mais je reconnais toute la puissance de cette demande : l’homme que j’aime me fait suffisamment confiance pour ne plus prétendre qu’il peut tout affronter seul.
— Oui. Je peux faire ça.
La foule s’est encore agrandie, et j’aperçois ma mère qui descend le trottoir à toute vitesse, Eliza juste derrière elle.
Comme toujours, timing parfait.
Mais je suis déjà en train d’attraper la branche la plus basse pour me hisser dans l’arbre. Ça fait presque un an jour pour jour que j’ai grimpé à un arbre pour rejoindre Griffin, et l’ironie de la situation ne m’échappe pas.
Quand je l’atteins enfin, Griffin est perché sur une grosse branche, le dos appuyé contre le tronc, avec un tas de tissu qui ressemble étrangement à sa chemise posé sur ses genoux. Il a quelques égratignures, mais semble autrement en parfait état.
— Salut, dis-je doucement en m’installant à côté de lui sur la branche.
Je sens son shampoing aux agrumes… qui est désormais notre shampoing puisqu’il y en a une bouteille dans chacune de nos salles de bain.
— Tu sais… maintenant que j’y pense, c’est plutôt romantique. Nostalgique, même.
Griffin souffle du nez, mais ses épaules se détendent.
— Merci. Je trouvais que la foule de spectateurs apportait une touche sympathique.
Le paquet de tissu sur ses genoux remue soudain. Je sursaute si violemment que je dois agripper le tronc pour ne pas perdre l’équilibre. Griffin tend immédiatement sa main libre vers moi, comme s’il était prêt à me retenir ou à mourir en essayant.
— Désolé, dit-il aussitôt. Désolé. J’aurais dû te prévenir. Beckett… je te présente Monty. Diminutif de Vermont. Mignon, non ?
Il déplie soigneusement le paquet formé par sa chemise et révèle un minuscule chaton gris aux pattes blanches, qui n’a probablement pas plus de six ou sept semaines. Il dort profondément, roulé sur lui-même comme un tout petit croissant duveteux.
— Très mignon, dis-je. Bon… j’imagine que ça explique pourquoi tu es torse nu.
— Elle pleurait, se défend Griffin. Et elle est tellement petite, tellement adorable, et j’avais peur qu’elle ait froid. Sans compter que les griffes de chaton, ça fait un mal de chien. Alors j’ai dû l’envelopper dans ma chemise. Pour la protéger, tu vois. Enfin… moi aussi, un peu.
— Ouais, je réponds, le coin de mes lèvres tremblant légèrement. Je comprends parfaitement.
J’enlève ma propre chemise en flanelle et la pose sur ses épaules glacées avant de l’aider à enfiler les manches. Mes doigts effleurent sa peau nue pendant que je ferme les boutons. Il me regarde sans détour et frissonne d’une manière qui n’a absolument rien à voir avec l’air frais de l’automne.
Ouais, le romantisme n’a jamais été un problème entre nous.
Et les aspects plus charnels non plus.
J’ai envie de cet homme… constamment, même alors que nous sommes tous les deux coincés dans un arbre.
Griffin se blottit dans le tissu encore chaud avec un soupir satisfait, et je laisse échapper un petit rire.
— À ton avis, quelles sont mes chances de récupérer cette chemise un jour ?
— Mmm… très faibles ?
Je secoue la tête d’un air tragique.
— Ma garde-robe a pris un coup depuis que t’as mis les pieds ici, le citadin.
— Pffft. Calomnies et diffamation.
— Tu as toujours ma chemise en flanelle de l’année dernière. La bleue et verte.
— C’est un souvenir, répond-il avec dignité.
— Et mon pantalon de survêtement.
— Il tient chaud, précise-t-il comme si c’était une justification nécessaire… ce qui, honnêtement, est probablement le cas.
— Et trois de mes t-shirts, j’ajoute.
Ses yeux noisette brillants rencontrent les miens.
— Si tu ne veux pas qu’on te vole tes fringues, Beckett, arrête de sentir l’assouplissant Tentation-bûche-des-bois.
Je replace une mèche de cheveux derrière son oreille, laissant mon pouce caresser le contour de sa mâchoire.
— Tu devrais faire attention, dis-je doucement. Maintenant que tu es amoureux d’un bûcheron, toi aussi tu vas finir par sentir la bûche. C’est prouvé, ça s’appelle les mitochondries ou les miloconneries, je sais plus…
Il éclate de rire, et le mouvement réveille le chaton qui tente aussitôt de quitter ses genoux. Griffin essaie de le rattraper, mais son poids se déporte mal sur la branche.
— Wouah !
Il attrape le tronc d’une main, manquant de faire tomber Monty au passage.
— Putain ! Fais attention, bébé !
Je tends la main pour le stabiliser, mais le chaton décide apparemment que les genoux de Griffin ne sont plus suffisamment sûrs. Ses minuscules griffes s’enfoncent dans mon avant-bras tandis qu’elle grimpe jusqu’à mon épaule.
— Ah ah ah ! Ça brûle, ça brûle ! je m’écrie en essayant de décrocher le chaton de ma peau sans nous faire tomber tous les deux de la branche.
— Chut chut chut… tout va bien, mon bébé, murmure Griffin en récupérant le chaton pour le blottir contre son torse. Je te tiens.
— Mais qu’est-ce que vous foutez là-haut ? hurle Holden depuis le sol. Et si c’est bien ce que je pense, je vous rappelle qu’il existe des lois pour outrage à la pudeur.
— Surveille ton langage, Holden ! crie ma mère.
Puis, après une seconde :
— Même s’il n’a pas totalement tort. Griffin, chéri, vous voulez bien éviter le sexe dans l’arbre ?
— Pourquoi elle me dit ça à moi ? proteste Griffin à voix basse. De nous deux, qui a le profil d’un baiseur arboricole ?
— C’est quand même toi qui te retrouves torse nu dans un arbre au milieu de la ville, je lui rappelle en faisant glisser un doigt sous son menton relevé.
— C’est totalement…
Griffin commence à répondre, mais il n’a même pas le temps de finir sa phrase que le chaton siffle et tente de me griffer.
Je me rejette en arrière et dois, une fois encore, m’agripper à la branche pour garder l’équilibre.
— Je vois très bien ce que tu fais, je l’accuse. Tu te sentais seul avec cette histoire de Vermont qui essayait de te tuer, alors tu as engagé un mini Vermont pour essayer de me tuer.
Griffin éclate de rire en coinçant plus fermement le chaton dans sa chemise.
— N’importe quoi. C’est un tout petit bébé, dit-il en se mordant la lèvre. Ce qu’il lui faudrait surtout, c’est une bonne maison. De préférence sans tourelle en forme de tonneau à cornichons où elle pourrait rester coincée.
Je le fixe, surpris.
— Tu veux que je la prenne ? Alors qu’on vient d’établir qu’elle nourrit clairement des pulsions meurtrières envers moi ?
— Je pourrais, euh…
Il déglutit et relève les yeux vers moi à travers ses longs cils.
— Je pourrais être ton garde du corps anti-Monty. Si tu veux.
Ses yeux noisette sont sérieux à présent, et mon cœur se met à faire des bonds dans ma poitrine.
— Tu es en train de dire que… ?
— Je veux dire… ce serait sûrement mieux qu’on l’élève ensemble, tu vois.
Il évite presque mon regard en disant ça.
Pendant ce temps, moi, j’ai l’impression que toutes les bonnes choses dont j’ai toujours rêvé viennent de m’être servies sur un plateau d’argent. Mon sourire envahit tout mon visage, je le sens. Cette année passée avec Griffin Mercer a été une révélation. Chaque jour à ses côtés me rend un peu plus heureux que je ne l’aurais cru possible pour un grincheux comme moi.
Et malgré tout, cet homme réussit encore à me surprendre. À faire pétiller mon sang comme du champagne. À me montrer à quel point il me fait confiance, à quel point il m’aime, à quel point il croit en nous.
— Les choses sont plus belles quand on les fait ensemble, dis-je doucement.
Ses yeux rencontrent les miens et il m’adresse un sourire lumineux en retour.
— Qu’est-ce qu’il a dit ? réclame Ruby depuis le sol.
— Il a dit…
Okey se racle la gorge.
— Je crois qu’il a dit qu’ils allaient faire des choses ensemble !
— Oh mon Dieu ! s’écrie Griffin. Okey ! Ce n’est pas du tout ce qu’on a dit…
Puis il s’interrompt.
— Enfin… techniquement, c’est quand même ce que tu as dit, je fais remarquer.
Il secoue la tête, même si ses lèvres frémissent.
— Si tu leur fais croire qu’on est en train de baiser dans cet arbre, Beckett Axford, je te garantis qu’il n’y aura plus de baise au sol pendant une semaine.
Je hausse un sourcil.
— D’accord, deux jours, corrige-t-il.
Je hausse l’autre sourcil.
— Vingt-quatre heures. Et c’est mon dernier mot.
Il relève le menton.
— Ne m’oblige pas à le prouver.
— On n’est pas en train de baiser dans l’arbre !
— C’est exactement ce qu’il dirait s’ils baisaient dans l’arbre, fait remarquer Holden dans sa grande bienveillance.
Sérieusement, il faut que mon frère tombe amoureux de quelqu’un au plus vite pour que je puisse me montrer aussi « bienveillant » qu’il ne l’a été.
Pendant ce temps, Griffin rit de nouveau, probablement à cause de l’expression sur mon visage. Il réussit à se pencher sans faire tomber le chaton et m’offre un baiser.
— Je t’aime, murmure-t-il contre mes lèvres. Je ne sais pas comment tu fais, mais tu rends chaque jour ma vie meilleure. Que je grimpe dans un arbre ou que j’adopte un chat… je ne veux plus jamais rien faire sans toi.
— Ça me va parfaitement, dis-je avant de l’embrasser à mon tour, tout en gardant un œil prudent sur le chaton.
— Bon… peut-être qu’on devrait redescendre, maintenant ? propose-t-il avec espoir.
— Clairement. Mais d’abord, une question.
J’attrape l’avant de sa chemise en flanelle, qui est en réalité ma chemise en flanelle.
— Qu’est-ce que tu voulais dire quand tu as dit « pas encore » ?
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